Thomas Piketty : « Sortir du conflit identitaire par l’économie »

Thomas Piketty : « Sortir du conflit identitaire par l’économie »

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Il n’est pas étonnant que le débat politique se focalise sur les questions de frontières et d’identités lorsque toute perspective de politique économique alternative est abandonnée, analyse l’économiste dans sa chronique au « Monde ».

Publié aujourd’hui à 06h41 Temps de Lecture 4 min.

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Chronique. Pendant longtemps, les Européens ont regardé avec distance le mélange de conflit social et racial structurant les clivages politiques et électoraux aux Etats-Unis. Vu l’importance croissante et potentiellement destructrice prise par les conflits identitaires en France et en Europe, ils seraient pourtant bien inspirés de méditer les leçons venues d’ailleurs.

Revenons en arrière. Après avoir été, lors la guerre civile de 1861-1865, le parti de l’esclavage, le Parti démocrate est progressivement devenu dans les années 1930 le parti de Roosevelt et du New Deal. Dès 1870, il avait commencé à se reconstruire sur la base d’une idéologie que l’on peut qualifier de sociale-différentialiste : violemment inégalitaire et ségrégationniste vis-à-vis des Noirs, mais plus égalitaire que les républicains vis-à-vis des Blancs (en particulier des nouveaux migrants irlandais et italiens). Les démocrates ont porté la création de l’impôt fédéral sur le revenu en 1913 et le développement des assurances sociales après la crise de 1929. C’est finalement dans les années 1960, sous la pression des militants noirs, et dans un contexte géopolitique transformé (guerre froide, décolonisation), que le parti va tourner le dos à son lourd passé ségrégationniste pour soutenir la cause des droits civiques et de l’égalité raciale.

Le vote des élites blanches

A partir de là, ce sont les républicains qui vont progressivement capter le vote raciste, ou plus précisément le vote de tous les Blancs qui considèrent que l’Etat fédéral et les élites blanches éduquées ne se soucient que de favoriser les minorités. Le processus débute avec Nixon en 1968 et Reagan en 1980, avant de s’amplifier avec Trump en 2016, qui durcit le discours identitaire et nationaliste à la suite de l’échec économique du reaganisme et de ses promesses de prospérité. Compte tenu de l’hostilité ouverte des républicains (de la stigmatisation par Reagan de la « welfare queen », cette « reine de la sécu » supposée incarner la paresse des mères noires célibataires, jusqu’au soutien de Trump aux suprémacistes blancs lors des émeutes de Charlottesville en Virginie), on ne sera pas surpris de constater que le vote des électeurs noirs s’est toujours porté à 90 % sur les démocrates depuis les années 1960.

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Ce type de clivage identitaire est en cours de sédimentation en Europe. L’hostilité de la droite vis-à-vis de l’immigration extra-européenne a conduit les électeurs qui en sont issus à se réfugier dans le vote des seuls partis qui ne les rejettent pas (à gauche, donc), ce qui en retour nourrit les accusations droitières de favoritisme de la gauche à leur égard. Par exemple, lors du second tour de l’élection présidentielle de 2012, 77 % des électeurs déclarant avoir au moins un grand-parent d’origine extra-européenne (soit 9 % de l’électorat) ont voté pour le candidat socialiste, contre 49 % pour les électeurs ayant une origine étrangère européenne (19 % de l’électorat) comme pour ceux sans origine étrangère déclarée (72 % de l’électorat).

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