Le journalisme de construction, de déconstruction, de démolition…

Le journalisme de construction, de déconstruction, de démolition…

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Après les deux interviews successives du Président Macron d’avril 2018 avec Jean-Pierre Pernaut, d’une part, et avec Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel, d’autre part, il est clair que plusieurs formes de journalismes coexistent. La façon d’interview un Président de la République en France n’est pas neutre sur la façon de concevoir et faire vivre notre démocratie. D’un côté du spectre, il y a le journaliste quelque peu condescendant, impressionné par la fonction, qui ménage à l’excès son interlocuteur jamais interpellé sur ce qui fâche, jamais poussé dans ses derniers retranchements sur les actions qui suscitent de la polémique. A l’autre bout du spectre, il y a le journalisme de combat qui entend désarçonner son interlocuteur par tous les moyens, qui s’affranchit de toutes les inhibitions en tapant le plus fort possible.
Dans le premier cas, on peut craindre que le Président qui répond puisse ainsi réciter calmement et sans craintes ses éléments de langage. Le journaliste n’est plus là pour éclairer les sujets en débat dans l’opinion mais sert de faire valoir à un Président faisant passer ses messages à l’ensemble des Français. Dans le second cas, on peut craindre que la violence des échanges, la qualité des arguments utilisés – poser des affirmations comme étant des questions- le ton utilisé ne transforment l’interview en combat de coqs, en débat dont le but n’est plus d’informer mais de désigner un perdant et un gagnant comme dans un débat, quels que soient les arguments utilisés pour y parvenir.
Mais il peut y avoir un juste équilibre entre les deux, respectant les formes, mais demeurant incisif sur le fond. Le journaliste pose les questions qui fâchent, sans émettre de jugements, sans porter dans ses questions d’appréciation personnelle, un journalisme bien informé qui cite ses sources pour consolider son argumentaire.
Finalement, ce double exercice entre le Président et plusieurs journalistes à quelques jours d’intervalles permet de distinguer plusieurs formes de journalisme d’entretien. Le journalisme de construction : le journaliste essaie de mettre en valeur et de questionner la pensée et de l’action de la personne interviewée. Il est donc de nature informative. Son risque le plus grand est de tomber dans la condescendance. Et puis il y le journalisme de la déconstruction. Il est par nature plus incisif et essaie par des arguments rationnels allant jusqu’à de l’investigation de déconstruire les éléments des discours les mieux rodés. Si l’interlocuteur fuit les sujets qui fâchent et qui font débat au sein de l’opinion publique, le journaliste sans complaisance relance afin qu’il réponde. Comme dans le journalisme de construction, il respecte son interlocuteur, fait preuve d’une certaine déontologie, entend informer plus que combattre. Son risque le plus important est l’affirmation gratuite, non démontrée, ou la reprise de rumeurs non fondées. Et puis il y a ce que l’on pourrait appeler le journalisme de démolition. C’est peut-être essentiellement ce dernier qu’ont finalement choisi Edwy Plenel et Jean-Jacques Bourdin le 15 avril au soir. Celui qui vise à briser, à combattre, à contredire, à remettre en cause, à juger, à vous déclarer coupable. L’irrespect fait partie de la panoplie de la démolition puisqu’elle renforce le sentiment d’indépendance et de liberté du journaliste vis-à-vis du pouvoir établi. Son but, comme dans certains interrogatoires musclés, est de faire chuter « l’adversaire ». Les arguments et le ton utilisés font très vite apparaître qu’il s’agit d’un combat où les armes employés par les uns et les autres ne sont pourtant pas de même nature. Contrairement à un combat de boxe, certes viril, mais qui répond à certaines règles auxquelles les protagonistes se soumettent, nous avons plutôt à faire à un combat de catch où de la part d’un camp, tous les coups sont permis, mais non de l’autre où seuls le sang-froid, la vivacité d’esprit et la connaissance des dossiers faisaient office de bouclier. On assiste donc à un spectacle, pas exactement à un exercice démocratique d’information. Le public n’est plus là pour être informé ou se faire une opinion mais pour compter les points et faire monter l’audimat. Le dérapage est recherché, suscité, espéré car il est synonyme de flux et donc de buzz. Le succès n’est pas mesuré en termes de qualité de l’échange, mais plutôt en termes de flux généré.
Comme le soulignait fort justement Bruno Frappat dans la Croix du 18 avril 2018, Marine Le Pen avait utilisé une stratégie de démolition contre Emmanuel Macron lors du débat présidentiel de l’entre-deux tours au printemps 2017. Cela ne lui a pas réussi. On peut craindre qu’il en soit de même pour les deux journalistes du débat du 15 avril 2018 au Palais de Chaillot. Ils ont certes suscité du flux mais n’ont pas gagné le combat de l’information.

Stéphane Madaule

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