Investir dans la Française des jeux, une « bonne action » ?

Investir dans la Française des jeux, une « bonne action » ?

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Article publié dans La Croix L’Hebdo n°6, en kiosque le 8 novembre.

« Renouer avec le capitalisme populaire » : telle est l’ambition du gouvernement, alors que la privatisation de la FDJ (Française des jeux) a démarré le jeudi 7 novembre. L’État a réduit sa participation de 72 à 20 %, au cours d’une vente dont la préparation a suscité moins de remous que celle d’ADP (ex-Aéroports de Paris). Notamment parce qu’elle concerne plusieurs dizaines de millions de joueurs en France, l’activité même de la FDJ n’est pas sans interroger ceux qui envisagent d’en devenir actionnaires.

FDJ : le gouvernement veut faire revenir les Français vers la Bourse

« Le questionnement éthique se situe à trois niveaux, explique Jean-Claude Lavigne, spécialiste d’éthique économique et sociale et religieux dominicain. D’abord, pourquoi chercher à investir dans ce secteur, et pas un autre qui soutienne un développement durable ? Ensuite, quel est le modèle de gouvernance de l’entreprise et son rapport à ses clients, notamment dans la prévention des addictions ? Enfin, si toute l’économie boursière est marquée par le jeu, le troisième niveau doit nous interroger sur le modèle d’une entreprise qui “joue sur le jeu”, au détriment de la valeur du travail, chère aux chrétiens. L’éthique musulmane est encore plus sévère, interdisant absolument le jeu. »

Une histoire chaotique

Les jeux d’argent ont une histoire longue et chaotique. Accusés d’exacerber la cupidité et la perte de la dimension sociale, les jeux de dés et les joueurs sont condamnés dès l’époque de… l’empereur Justinien. Peu diserte sur les jeux, la Bible associe le sort à une forme d’irrespect envers Dieu – lorsque des soldats se partagent la tunique du Christ –, mais aussi à une issue heureuse, quand le tirage au sort désigne Matthias pour remplacer Judas dans le groupe des Apôtres.

La privatisation de la Française des Jeux, du « capitalisme populaire » selon l’exécutif

Au fil des siècles, l’Église et le pouvoir politique vont osciller entre coercition et relâchement quant aux jeux de hasard. Ils sont vus comme des outrages à la Providence divine, notamment après les Réformes protestante et catholique.

L’édification de certains bâtiments grâce à des loteries, comme l’église Saint-Sulpice à Paris, aidera à nuancer le regard porté sur le jeu, dont les vertus agréables et récréatives sont aussi reconnues par certains théologiens. « Les jeux de hasard ou les paris ne sont pas en eux-mêmes contraires à la justice », signale même le Catéchisme de l’Église catholique, tout en précisant aussitôt qu’ils sont « moralement inacceptables lorsqu’ils privent la personne de ce qui lui est nécessaire pour subvenir à ses besoins et à ceux d’autrui ». En d’autres termes : gare aux conséquences excessives du jeu !

Attirer plus de joueurs tout en les protégeant…

C’est en l’organisant que l’État a fait du jeu une source de rendement important : des milliards d’euros collectés annuellement, au service de projets sociaux, éducatifs… Cette manne ne disparaîtra d’ailleurs pas avec la privatisation et rappelle une sorte de contradiction inhérente à la position de l’État, longtemps en situation de monopole via la FDJ (avant qu’une nouvelle législation n’ouvre, en 2010, la porte à des investisseurs privés pour les paris en ligne) : il a été à la fois propriétaire et régulateur du jeu.

La Française des Jeux pousse ses pions hors de France

C’est d’ailleurs la notion de « jeu responsable » qui a guidé les autorités pour sortir du piège qu’aura été le lancement du Rapido au milieu des années 1990. Ce succès commercial, assurant de bonnes rentrées fiscales, avait accru l’addiction des parieurs, illustrant ainsi le dilemme d’avoir à attirer un nombre suffisant de joueurs tout en veillant à leur protection.

La notion de convention

Les défenseurs du jeu, inspirés par la logique assurantielle (un pari sur le fait qu’un événement se réalise ou ne se produise pas), rappellent sa logique contractuelle, telle qu’elle est définie par le code civil : tout comme la rente viagère, il s’agit d’une « convention réciproque dont les effets, quant aux avantages et aux pertes (…) dépendent d’un événement incertain ».

Cette notion de convention tend à faire du joueur une personne libre et responsable de ses actes. Mais, objecte Marc Valleur, psychiatre et spécialiste des phénomènes d’addiction, « plus on se sentira actionnaire de la FDJ, plus on en attendra de l’argent et moins on sera sensible au type de jeu mis en circulation et à la protection des joueurs ». De nombreux travaux de recherche ont été consacrés à l’addiction, dont certains lient le jeu à un fantasme ordalique, consistant à vouloir subir des épreuves pour voir si l’Autre (hasard, destin, chance…) donne droit à la vie, à la jouissance, particulièrement chez les amateurs de sensations fortes.

Aujourd’hui, en France, l’addiction ne concerne qu’une toute petite minorité de personnes mais les leviers de croissance de la FDJ, par le biais de la vente de ses jeux et technologies à l’étranger, pourraient gagner de nouveaux joueurs fragiles : un motif qui peut éveiller la vigilance des petits porteurs et des investisseurs institutionnels invités à entrer dans son capital.

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