Ebola en Guinée forestière en 2014 : un récit de l’intérieur

Ebola en Guinée forestière en 2014 : un récit de l’intérieur

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Le livre récemment paru (1) d’Adrien Absolu sur la crise Ebola qui a touchée l’Afrique de l’ouest à partir de la fin 2013 mérite le détour. A rebours des récits empreints de tristesse, d’amertume, de compassion, à l’écart des réquisitoires qui siéent à un tel sujet, l’auteur met en scène cette tragédie sur le mode d’un voyage extraordinaire à travers le temps, d’une aventure qu’il a lui-même vécue, certes dramatique, mais qui de par son écriture révèle une charge émotionnelle qui va bien au-delà de la narration d’une crise aigüe ayant fait des milliers de morts (10 000) essentiellement en Guinée Conakry, au Libéria et en Serria Léone.
Ce sont en effet les principaux acteurs qui sont mis en scène tour à tour : d’abord ce petit garçon de Méliandou qui meurt foudroyé en quelques jours de ce qu’on croit être une dysenterie, le virus Ebola ne sera identifié qu’en mars 2014. Puis la Guinée Conakry, sa capitale, ses dirigeants, sa population qui luttent contre le fléau. Mais surtout cette région de la Guinée forestière, épicentre de l’épidémie, pauvre et reculée, avec son histoire, ses coutumes d’un peuple vivant dans la forêt depuis des siècles et dont les rites particuliers, notamment sur le plan funéraire, complexifie la lutte contre la propagation du mal. Les acteurs institutionnels ensuite, les grosses écuries des Nations unies, l’Organisation mondiale de la santé en tête, ou les organisations de la société civile comme Médecins sans frontières ou encore la Croix Rouge qui se sont réparties la tâche sur le terrain, ou encore les grands laboratoires de recherche, les firmes pharmaceutiques, les bailleurs de fonds, les Ambassades, tous mus par un agenda particulier et distinct ne facilitant pas la coordination.
C’était donc, à chaque développement de cette épidémie difficilement contrôlable, une course contre la montre afin d’identifier le virus, d’isoler les populations infectées, d’isoler toujours et encore les populations ayant été potentiellement en contact avec les personnes ayant déclaré la maladie, ou simplement atteintes des premiers symptômes.
« Les forêts profondes » de Guinée forestière, étaient présentées comme un refuge à l’écart du mouvement, refuge où les populations vivent en symbiose avec leur milieu. Et pourtant, le mal s’est vite propagé car le contact était partout, fruit des us et coutumes, rendant ce combat de chaque instant particulièrement incertain. Comment renoncer du jour au lendemain à ses rites ? Comment ne plus se serrer la main ? Comment accepter de ne plus respecter les traditions issues de vos ancêtres ? Comment ne pas rechercher les causes du mal dans ce que vous enseigne la tradition ? Ce combat de tous les jours contre nature relève de la tragédie sous la plume d’Adrien Absolu, une tragédie plusieurs actes où les lieux, les êtres et les organisations prennent chair tant elles sont décrites de manière détaillée, de manière imagée, sans concessions. Même la description des kits de secours prend une couleur poétique tant les mots employés par l’auteur font appel à l’imaginaire. Chacun possède sa dose d’humanité, couché sur le papier pour faire face à l’oubli, pour conjurer le sort.
Finalement, cette épidémie si morbide, si mortifère qui s’attaque au corps sera vaincue début 2016. L’auteur l’immortalise, elle qui a provoqué la mort. Ebola devient un personnage dont on explique le cheminement. Devant l’horreur, par pudeur peut-être, Adrien Absolu développe toute sa capacité d’évocation, convoque toutes les images possibles pour lui restituer une dose d’humanité.
Il n’y a pas de procès dans ce livre. Il n’y a que la description méticuleuse et précise d’une tragédie unique, dont on peut bien entendu tirer quelques enseignements, dont on peut mieux comprendre les ressorts, mais qui reste avant tout particulière, au carrefour d’une rencontre improbable entre la vie et la mort. L’humanité du récit nous aide à accepter l’indicible. Les mots habillent ainsi les blessures dans cette lutte faite de hasard et de nécessité, forcement inégale, mais que la puissance littéraire d’Adrian Absolu restitue dans toute sa grandeur à la façon d’une épopée.

(1) Les forêts profondes, Adrien Absolu, éditions JC Lattès, octobre 2016

Stéphane Madaule

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