Du luxe à la pêche, comment ce fabricant de fils de soie...

Du luxe à la pêche, comment ce fabricant de fils de soie s’adapte depuis 200 ans

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Les cliquetis mécaniques de la tresseuse résonnent dans le fond de l’atelier. Tel un système solaire accéléré, seize canettes tournent sur elles-mêmes mais aussi les unes autour des autres, dans un ballet saccadé, pour former un seul fil de soie. Ici du vert, là du violet, plus loin du turquoise ou du rouge…

La technique de tressage, ancestrale, n’a pas évolué depuis 1820, date de la création de l’entreprise Au ver à soie. Cette société française, dont le siège est à Paris et les ateliers dans le Loir-et-Cher, s’apprête à rejoindre, cette année, le club des très rares entreprises bicentenaires du monde. Prouesse encore plus remarquable, le fabricant de fils de soie a su traverser deux siècles en restant aux mains d’une seule et même famille, les Boucher.

« C’est mon arrière-arrière-grand-mère, Jeanne-Marie, qui a fondé la société en 1820 à Paris », rappelle Marc Boucher, cogérant avec sa sœur Nathalie, et représentant de la cinquième génération en ligne directe. Au ver à soie s’installe au cœur de cette effervescence textile parisienne, à l’angle de la rue Saint-Denis et de la rue Turbigo (IIe). Après les années troublées de la Révolution et de l’Empire, Paris est en train de renouer avec une activité industrielle sous la Restauration et le règne de Louis XVIII. La capitale produit les étoffes et les accessoires qui inondent les provinces.

« C’est la grande époque de la corseterie, de la tapisserie… Les femmes sont habillées de soie, de la pointe des chaussures aux ornements des chapeaux, leurs vêtements, les froufrous… Les élégantes ont de la soie partout ! » s’émerveille Marc Boucher. Le passionné de 53 ans ne cache pas, dans un sourire mi-amusé mi-nostalgique, que son rêve « aurait été de vivre à la Belle Epoque ! »

La société propose plus de 4000 références de fil. LP/Pierre Froger La société propose plus de 4000 références de fil. LP/Pierre Froger  

Au début du XIXe siècle, la boutique de deux étages, rue Turbigo, ne désemplit pas. La soie, déjà à l’époque, est importée de Chine par les Comptoirs de la soie. Le logo, un ver à soie sur une feuille de mûrier, est déposé au greffe du tribunal en 1863. L’entreprise remporte une médaille de bronze pour la qualité de ses soies lors de l’Exposition universelle de Paris de 1878. Au ver à soie est présente dans le premier annuaire téléphonique de la région de Paris, en juin 1897. Son numéro est le 152-92 et ces quatre derniers chiffres sont d’ailleurs toujours d’actualité.

Grâce à sa prestigieuse production de soie d’Alger, de soie à coudre et de cordonnets purs soie, Au ver à soie parvient à survivre à la crise de 1929. Mais la Seconde Guerre mondiale sera fatale aux ateliers de Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine). « Nous avions nos ateliers et une très grande maison en face des usines Renault, se souvient Jean-Marie Boucher, le père de Marc et Nathalie, 80 ans. Avec mes parents, nous nous réfugiions à la cave à chaque bombardement. Mon père était résistant. En 1942, j’avais 4 ans quand tout a été détruit. Il n’y a pas eu d’indemnisation. Il a fallu organiser la sous-traitance. »

Après 1945, la féroce concurrence du nylon

Après la guerre, la société garde seulement un petit atelier de bobinage à Paris, dans le XVe, et passe d’une quarantaine à une vingtaine de salariés. « J’avais l’habitude de dire que la soie pouvait servir à tous les usages : la chirurgie, la dentisterie, les chaussures, la confection, le tissage, le gainage des fils électriques… » énumère Jean-Marie, qui a pris la suite de ses parents en 1968.

Mais face à la concurrence grandissante des matières synthétiques et plastiques, et notamment du nylon, du polyester ou du PVC, les activités du Ver à soie se réduisent. La soie est abandonnée en chirurgie et en électricité. Elle décline en confection. « Mon grand-père a dit à la chambre syndicale que s’il le fallait, il y resterait tout seul mais qu’il ne ferait pas de nylon », s’enorgueillit Jean-Marie, la voix troublée. Un choix qui se révélera judicieux puisque les concurrents français qui avaient fait le choix de la diversification avec le nylon n’ont pas tenu, rattrapés par la concurrence asiatique.

Pour répondre à toutes les tendances, Au Ver à Soie propose chaque année de nouvelles couleurs. LP/Pierre Froger Pour répondre à toutes les tendances, Au Ver à Soie propose chaque année de nouvelles couleurs. LP/Pierre Froger  

Les années 1990, qui enregistrent en France des cascades de délocalisations textiles, sont difficiles. Au creux de la vague, Au ver à soie tient le coup grâce aux grandes maisons de mode, de luxe ou de maroquinerie qu’elle fournit toujours. Parallèlement, la société se réoriente vers les loisirs. Ses 4 000 références de fil de soie, dans 1 400 couleurs, vendues dans 200 points de vente spécialisés et merceries font la joie des couturières et des brodeurs qui renouent avec le plaisir de manier ce fil doux, naturellement élastique et brillant.

« Dans nos écheveaux de soie d’Alger à 3,50 €, il y a sept fils et il n’en faut qu’un seul pour broder, au lieu de deux pour le coton en six fils à 1,80 €, calcule Marc Boucher. C’est donc moins cher de broder à la soie alors qu’elle est plus voluptueuse, plus gonflante, plus couvrante… »

Pour coller à la tendance, Au ver à soie continue de créer de nouveaux coloris. « Nous avons ainsi sorti le pack pantone 2019 corail et celui de 2020 sera bleu gendarmerie », souligne Nathalie Boucher-Bothorel. Les équipes travaillent aussi avec des artistes — dont le célèbre brodeur breton Pascal Jaouen — et de nouvelles créatrices françaises pour leur fournir des produits à la carte mais aussi de nouveaux sets et des kits de couture et broderie originaux. « Notre force, c’est d’être capable de répondre à absolument toutes les demandes », souligne Nathalie.

Le retour du fil… de pêche

Il y a douze ans, elle a rejoint son frère à la tête du Ver à soie. Son premier chantier : obtenir le label Entreprise du patrimoine vivant en 2007. « Marc a des diplômes dans l’industrie textile, mais moi, je n’y connaissais rien, se souvient Nathalie Boucher-Bothorel. Mais j’avais entendu parler de la soie depuis toujours… » Enfant, Nathalie avait même posé dans un bac de soie sur une publicité de l’entreprise familiale. « Je voulais quitter le consulting, le Ver à soie est devenu mon quatrième enfant, confie cette mère de famille de 47 ans. J’y suis venue dans la perspective de la pérenniser. »

Depuis 2011, son frère Marc a relancé un département pêche à la mouche. Le fil de soie est utilisé par les pêcheurs passionnés pour recréer le corps des insectes qui servent d’appât pour pêcher truite arc-en-ciel et truite fario. « Ça imite parfaitement le corps de l’insecte naturel, témoigne Michel Rigault, lui-même pêcheur et président de la Perche vendômoise qui compte 1400 adhérents. Ici, c’est la mouche du porte-bois, le sedge, dont les truites raffolent… » Dans sa main, une petite mouche marron au corps vert et aux ailes délicates.

La soie est aussi utilisée pour fabriquer les fils de pêche. « L’avantage par rapport au PVC, c’est qu’à densité égale, la soie est trois fois plus fine », vante Marc. Donc trois fois plus discrète une fois plongée dans l’eau. Preuve de ce retour aux matières anciennes et naturelles, le département pêche à soie représente aujourd’hui 8 % de l’activité de l’entreprise.

Une sixième génération à la tête du Ver à soie ?

En 2015, les ateliers de Bracieux (Loir-et-Cher) ont été ravagés par un gigantesque incendie. « Seules les machines ont survécu, se souvient Nathalie. On avait du stock à Paris, en sous-traitance, on s’est arrêtés à peine un mois et on a tout reconstruit, sur la même dalle de béton. » La caneteuse (qui remplit les canettes), l’échevetteuse (qui forme les écheveaux) ou la tresseuse (qui assemble les fils) sont reparties de plus belle. Certaines machines, en bois, datent de l’après-guerre. D’autres, plus modernes, sont venues les rejoindre dans les années 2000.

« En 2018, on a vu des broderies de soie partout dans les défilés de mode », se réjouit Nathalie. Le chiffre d’affaires du Ver à soie a bondi de 13 % pour s’établir à 907 000 € en 2018. « Cette année, je pense qu’il va augmenter de 5 %, estime Marc Boucher. Ce que j’aimerais avant de passer la main, c’est dépasser le million. » Y aura-t-il alors une sixième génération de Boucher à la tête du Ver à soie ? « Mes deux frères et moi avons huit enfants à nous trois, sourit Nathalie. On ne met la pression à personne. On leur laisse faire leurs armes ailleurs. Mais la relève pourrait bien être assurée. »

Le Parisien – Économie

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