Des réseaux d’échanges pour diffuser les savoirs

Des réseaux d’échanges pour diffuser les savoirs

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Un doigt sur une corde, un autre sur une deuxième, un autre encore sur une troisième. « Un, deux, trois, à vide ! » Les doigts se retirent des cordes de la guitare. « Trois, deux, un, à vide ! » poursuit Imane. Assise à ses côtés, Martine s’applique. Les doigts d’Imane volent au secours des siens lorsque ceux-ci s’égarent dans leur quête de l’accord. « J’ai mal aux doigts ! » s’exclame Martine entre deux rires. Apprendre à mouvoir ses doigts pour jouer des accords n’est pas chose facile. Imane le sait. Il y a quelques années, elle aussi a appris à jouer de la guitare avec un certain David. En échange, la jeune femme, qui a grandi au Maroc, lui avait « offert » l’arabe littéraire.

Mettre son grain de SEL dans le lien social

Car Imane et Martine, comme David en son temps, font partie du réseau d’échanges réciproques de savoirs (RERS) de la commune nouvelle Évry-Courcouronnes, située au sud de Paris, dans l’Essonne. Les premiers réseaux de ce type sont apparus en France à partir de 1971. Il en existerait aujourd’hui 500 « au bas mot » et plus encore en comptant ceux à l’étranger, selon Anunziata Albanese-Steltzlen, coprésidente de l’association Foresco, qui accompagne une centaine de RERS. « Ils se trouvent dans des zones urbaines, mais aussi rurales, comme dans le Morvan », souligne-t-elle.

Le pilier de la réciprocité

À Évry-Courcouronnes, environ 1 300 personnes offrent et demandent des savoirs. Parmi elles, une quarantaine d’offreurs et demandeurs dits « engagés » (ODE) œuvrent au bon fonctionnement du réseau, avec les six salariés, pour la plupart impliqués dans la mise en relation des membres. Martine fait partie des ODE. Imane, des salariés, depuis peu.

Au sein du réseau, on s’échange des savoirs de toutes sortes comme le bricolage, la cuisine, l’informatique ou encore la rédaction de curriculum vitae. « Il y a une très forte demande pour la langue française de la part des familles non francophones », ajoute notre duo. Les rencontres entre offreurs et demandeurs peuvent se faire dans les locaux du RERS, au domicile de l’un ou l’autre, ou ailleurs, selon leur choix.

Dans les RERS, le principe phare est la réciprocité. Tout demandeur de savoirs est incité à partager les siens, mais pas nécessairement avec la personne qui lui en a offert. « C’est une sorte de contrat moral », commente Martine. Elle, par exemple, a fait lire des histoires à des enfants afin qu’ils les racontent eux-mêmes à d’autres bambins. L’esprit de ces réseaux d’échanges est pédagogique : les savoirs, parce qu’ils proviennent toujours de quelqu’un, sont des biens communs qui doivent être partagés.

« Être offreuse est très valorisant »

Dans la pièce fouillis et mal éclairée, réservée aux échanges du local en centre-ville du RERS d’Évry-Courcouronnes, accessible via deux passerelles à partir de la gare RER, Imane a repris sa guitare. « En tant qu’offreuse, je dois m’adapter au rythme d’apprentissage de la personne à qui je propose mon savoir, explique-t-elle entre deux interprétations de Je l’aime à mourir de Francis Cabrel et Mon amant de Saint-Jean de Léon Agel et Émile Carrara, chantées d’une voix douce. C’est très valorisant, même si je ne suis pas aussi à l’aise que David l’était. » Quant à Martine, elle apprend à jouer de la guitare « pour les enfants du quartier, car la musique, ça rassemble ».

Claire Héber-Suffrin, une pédagogue de la réciprocité

Ces enfants ont pu être sensibilisés à l’action du RERS. À travers le dispositif Clas (contrat local d’accompagnement scolaire), le réseau propose à dix enfants d’apprendre à s’organiser dans leur travail, notamment grâce aux échanges, et favorise les pratiques sportives et culturelles. Le mouvement Foresco est d’ailleurs agréé en tant qu’association éducative complémentaire de l’enseignement public par le ministère de l’éducation nationale.

En lien avec la caisse d’allocations familiales, qui le finance conjointement avec l’agglomération Grand Paris Sud, le RERS d’Évry incite également des parents et enfants qui ne peuvent pas partir en vacances à œuvrer en réseau afin de construire un projet de sortie familiale. Il intervient par ailleurs dans le cadre de la garantie jeune, l’accompagnement vers l’emploi destiné aux jeunes précaires.

« Pas le doit de mourir avant qu’elle ne sache lire »

Des « repas en partage » à destination des membres du réseau sont aussi organisés pour échanger autour d’une thématique ou faciliter la mise en relation. « Sans changer notre fonctionnement, nous avons donc trouvé judicieux de devenir un centre social à partir de janvier prochain, informe Kamel Djebbouri, coordinateur général du réseau. Nous sommes aussi en négociation pour changer de local en centre-ville, car les gens, notamment ceux en difficulté, préfèrent de plus en plus venir échanger dans nos murs. Nous devons parfois refuser, alors même que le but du réseau est de ne pas créer de limites dans le partage des savoirs. »

Dans l’antenne du réseau animée par Imane, quartier du Canal, Annie attend Fatoumata, une trentenaire malienne à qui elle a appris à parler français. Ses mains dispersent des bouts de papier sur lesquels sont écrites des syllabes. « Ça fait près de dix ans que j’essaie de lui apprendre aussi à lire. Nous sommes devenues amies ! Je dis souvent que je n’ai pas le droit de mourir avant qu’elle ne sache lire », plaisante l’ex-greffière à la retraite.

Quelques minutes plus tard, Fatoumata, qui a « offert » la cuisine malienne auparavant, se tient le menton devant le puzzle de morceaux de papier : « Je veux apprendre à lire, mais ça ne rentre pas dans ma tête. » Une nouvelle fois, les syllabes ne sont pas dans le bon ordre. Mais, comme avec Imane et Martine, chaque étourderie se termine dans un grand éclat de rire.

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Les RERS en quelques dates

En 1987, un premier colloque a rassemblé 25 réseaux et l’association Foresco, qui représente le mouvement français des RERS, a été lancée. Le deuxième colloque, en 1989, comptait déjà 90 réseaux.

En 2006, un RERS a été mis en place au sein de l’entreprise La Poste. Trois ans plus tard, environ 700 salariés participaient à l’expérience. Celle-ci s’est terminée en 2014.

En 2021, les réseaux célébreront les 50 ans de la création du premier RERS à Orly en 1971. Celui-ci avait duré cinq ans avant de s’arrêter à la suite du départ de Claire et Marc Héber-Suffrin de la ville, mais a repris par la suite et vit encore aujourd’hui.

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