« Certaines entreprises tardent à prendre en charge le fait religieux »

« Certaines entreprises tardent à prendre en charge le fait religieux »

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La Croix : On évoque de plus en plus la question du fait religieux en entreprises mais de quoi parle-t-on vraiment ?

Lionel Honoré : Notre observatoire a mis en lumière plusieurs grands types de fait religieux au sein des entreprises. Le premier, réel mais totalement invisible, concerne des salariés qui se recueillent, méditent ou prient dans leur tête, sans signes religieux apparents. Le second s’exprime de manière très banale avec des demandes de congés liés à des obligations religieuses par exemple. Autant de situations qui ne posent généralement aucun problème.

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Certaines entreprises sont par ailleurs concernées par des phénomènes de prières visibles pendant les pauses ou de port ostensible de signes religieux : croix, kippas ou voile. Mais ces situations sont désormais assez bien gérées par les encadrants dans la plupart des cas.

Reste une minorité de situations, plus complexes à gérer comme les discriminations, par exemple le refus de travailler avec des femmes ou avec des salariés d’autres confessions. Cela reste marginal mais pas du tout anecdotique étant donné les conséquences sur le terrain.

Qu’appelez-vous marginal ?

L. H. : Notre baromètre 2019 montre que 70 % des répondants à l’enquête rencontrent régulièrement ou occasionnellement des situations de fait religieux au travail. Plus de la moitié de ces situations nécessitent une intervention de l’encadrement (contre un quart en 2014), mais 81 % de ces cas ne génèrent ni blocage ni conflit. Restent les 19 % de cas conflictuels (18 % l’an passé). Pour 10 % d’entre eux, l’encadrement se dit débordé par le fait religieux.

Il faut noter aussi que pour trois salariés sur quatre, le fait religieux en entreprise n’est pas perçu comme négatif et que dans 70 % des cas, les salariés pratiquants ne sont pas vus comme revendicatifs, avec, pour la majorité, des demandes raisonnables.

L’expression du fait religieux est-elle un phénomène récent ?

L. H. : Cette expression existe depuis très longtemps au sein des entreprises mais oui, on a vu les choses beaucoup évolué depuis les années 1980 d’abord aux États-Unis, puis en Europe et en France. Il est devenu plus revendicatif avec le risque de créer des dysfonctionnements. C’est face à ce phénomène que j’ai créé l’Observatoire du fait religieux en entreprise (Ofre) en 2012, aujourd’hui accompagné par l’Institut Montaigne.

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Pourquoi la religion est-elle plus visible dans le monde du travail ? D’abord parce que les entreprises demandent davantage aux salariés une implication plus personnelle et plus engageante. « Venez comme vous êtes », semble être le mot d’ordre à l’embauche et cela implique donc la dimension religieuse qui accompagne parfois la quête de sens des nouvelles générations dans leur vie professionnelle.

Par ailleurs, l’expression de sa foi religieuse est de moins en moins taboue face aux évolutions sociales. Or l’entreprise est un reflet de la société.

Votre observatoire 2019 élabore un certain nombre de propositions…

L. H. : De plus en plus d’entreprises ont mis en place des outils à l’usage des salariés et de leurs managers avec des chartes, des guides pratiques, etc. Mais elles ne sont pas assez nombreuses. En outre, même dans les entreprises qui ont pris des mesures, les managers de proximité se sentent souvent seuls et désemparés face au fait religieux. Ils ont l’impression que l’information ne remonte pas jusqu’en haut de la hiérarchie. Il faut avouer qu’il y a encore une myopie de certaines entreprises à prendre en charge le fait religieux. Le sujet semble délicat, explosif.

C’est pour cette raison que nous disons aux entreprises de ne pas nier le phénomène mais de l’aborder avec détermination. Il faut qu’elles formalisent des lignes directrices dans leur règlement intérieur, qu’elles mettent en ouvre des outils à destination des salariés et des personnels encadrants avec un équilibre entre la liberté d’expression et la fermeté face aux excès.

L’action publique a aussi un rôle à jouer pour accompagner les entreprises. L’inspection du travail pourrait ainsi les conseiller, notamment les petites et moyennes entreprises (PME) ou les entreprises de taille intermédiaire (ETI), et les aider dans les cas difficiles.

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